La croyance relative à Ligature


Les différentes sortes de ligature

On donne le nom de ligature à un maléfice spécial, par lequel on liait et on paralysait quelque faculté physique de l'homme ou de la femme. On appelait chevillement le sortilège qui fermait un conduit et empêchait, par exemple, les déjections naturelles. On appelait embarrer l'empêchement magique qui empêchait un mouvement. On appelait plus spécialement ligature le maléfice qui affectait d'impuissance un bras, un pied ou tout autre membre.
Le plus fameux de ces sortilèges est celui qui est appelé, dans tous les livres où il s'agit de superstitions, dans le curé Thiers, dans le père Lebrun et dans tous les autres, le nouement de l'aiguillette ou l'aiguillette nouée, désignation honnête d'une chose honteuse. C'est, au reste, le terme populaire.


Le nouement de l'aiguillette

Cette matière si délicate, que nous aurions voulu pouvoir éviter, tient trop de place dans les abominations superstitieuses pour être passée sous silence. Les rabbins attribuent à Cham l'invention du nouement de l'aiguillette. Les Grecs connaissaient ce maléfice. Platon conseille à ceux qui se marient de prendre garde à ces charmes ou ligatures qui troublent la paix des ménages. On nouait aussi l'aiguillette chez les Romains. Cet usage passa des magiciens du paganisme aux sorciers modernes. On nouait surtout beaucoup au moyen âge. Plusieurs conciles frappèrent d'anathème les noueurs d'aiguillettes. Le cardinal du Perron fit même insérer dans le rituel d'Evreux des prières contre l'aiguillette nouée. Car jamais ce maléfice ne fut plus fréquent qu'au XVIe siècle.
« Le nouement de l'aiguillette devient si commun, dit Pierre De L'Ancre, qu'il n'y a guère d'hommes qui s'osent marier, sinon à la dérobée. On se trouve lié sans savoir par qui, et de tant de façons que le plus rusé n'y comprend rien. Tantôt le maléfice est pour l'homme, tantôt pour la femme, ou pour tous les deux. Il dure un jour, un mois, un an. L'un aime et n'est pas aimé. Les époux se mordent, s'égratignent et se repoussent. Ou bien le diable interpose entre eux un fantôme, etc. » Le démonologue expose tous les cas bizarres et embarrassants d'une si fâcheuse circonstance.
Mais l'imagination, frappée de la peur du sortilège, faisait le plus souvent tout le mal. On attribuait aux sorciers les accidents qu'on ne comprenait point, sans se donner la peine d'en chercher la véritable cause. L'impuissance n'était donc généralement occasionnée que par la peur du maléfice, qui frappait les esprits et affaiblissait les organes. Et cet étal ne cessait que lorsque la sorcière soupçonnée voulait bien guérir l'imagination du malade en lui disant qu'elle le restituait.


Des anecdotes sur le nouement de l'aiguillette

Une nouvelle épousée de Niort, dit Bodin, accusa sa voisine de l'avoir liée. Le juge fit mettre la voisine au cachot, au bout de deux jours, elle commença à s'y ennuyer, et s'avisa de faire dire aux mariés qu'ils étaient déliés. Et dès lors ils furent déliés. Les détails de ce désordre sont presque toujours si honteux qu'on ne, peut mettre sous les yeux d'un lecteur honnête cet enchenillement, comme l'appelle De L'Ancre.
Les mariages ont rarement lieu en Russie sans quelque frayeur de ce genre. « J'ai vu un jeune homme, dit un voyageur, sortir comme un furieux de la chambre de sa femme, s'arracher les cheveux et crier qu'il était ensorcelé. On eut recours au remède employé chez les Russes, qui est de s'adresser à des magiciennes blanches, lesquelles, pour un peu d'argent, rompent le charme et dénouent l'aiguillette. Ce qui était la cause de l'état où je vis ce jeune homme. »


Les procédés pour le nouer l'aiguillette

Nous croyons devoir rapporter la stupide formule suivante, qu'on lit au chapitre premier des Admirables secrets du petit Albert: « Qu'on prenne la verge d'un loup nouvellement tué, qu'on aille à la porte de celui qu'on veut lier et qu'on l'appelle par son propre nom. Aussitôt qu'il aura répondu, on liera la verge, avec un lacet de fil blanc, et le pauvre homme sera impuissant aussitôt. »
On trouve, dans Ovide et dans Virgile, les procédés employés par les noueurs d'aiguillette de leur temps. Ils prenaient une petite figure de cire qu'ils entouraient de rubans ou de cordons. Ils prononçaient sur sa tête des conjurations en serrant les cordons l'un après l'autre. Ils lui enfonçaient ensuite, à la place du foie, des aiguilles ou des clous, et le charme était achevé.
Bodin assure qu'il y a plus de cinquante moyens de nouer l'aiguillette. Le curé Thiers rapporte plusieurs de ces sortes de moyens.


Des formules contre l'aiguillette nouée

On prévient ce maléfice en portant un anneau dans lequel soit enchâssé l'œil droit d'une belette, ou en mettant du sel dans sa poche; ou des sous marqués dans ses souliers, lorsqu'on sort du lit; ou, selon Pline, en frottant de graisse de loup le seuil et les poteaux de la porte, qui ferme la chambre à coucher.
Hincmar, archevêque de Reims, conseille avec raison aux époux qui se croient maléficiés du nouement d'aiguillette la pratique des sacrements comme un remède efficace. D'autres ordonnaient le jeûne et l'aumône. Le Petit Albert conseille contre l'aiguillette nouée de manger un pivert rôti avec du sel bénit, ou de respirer la fumée de la dent d'un mort jetée dans un réchaud.
Dans quelques pays on se flatte de dénouer l'aiguilletle en mettant deux chemises à l'envers l'une sur l'autre. Ailleurs on perce un tonneau de vin blanc, dont on fait passer le premier jet par la bague de la mariée. Ou bien, pendant neuf jours, avant le soleil levé, en écrit sur du parchemin vierge le mot avigazirtor. Il n'y a, comme on voit, aucune extravagance qui n'ait été imaginée.


Des anecdotes sur ces maléfices des sorciers

Voici un exemple curieux d'une manière peu usitée de nouer l'aiguillette: « Une sorcière, voulant exciter une haine mortelle entre deux futurs époux, écrivit sur deux billets des caractères inconnus, et les leur fit porter sur eux. Comme ce charme ne produisait pas assez vite l'effet qu'elle désirait, elle écrivit les mêmes caractères sur du fromage qu'elle leur fit manger. Puis, elle prit un poulet noir qu'elle coupa par le milieu, en offrit une partie au diable, et leur donna l'autre, dont ils firent leur souper. Cela les anima tellement, qu'ils ne pouvaient plus se regarder l'un l'autre. Y a-t-il rien de si ridicule, ajoute De L'Ancre, persuadé pourtant de la vérité du fait, et peut-on reconnaître en cela quelque chose qui puisse forcer deux personnes qui s'aiment à se haïr à mort? »
« On dit que les sorciers ont coutume d'enterrer les têtes et des peaux de serpents sous le seuil de la porte, ou dans les coins de la maison, afin d'y semer la haine et les dissensions. Mais ce ne sont que les marques visibles des conventions qu'ils ont faites avec Satan, lequel est le maître et auteur du maléfice de la haine. Parfois, continue-t-il, le diable ne va pas si avant, et se contente, au lieu de la haine, d'apporter seulement de l'oubli, mettant les maris en tel oubli de leurs femmes qu'ils en perdent tout à fait la mémoire, comme s'ils ne s'étaient jamais connus. Un jeune homme d'Etrurie devint si épris d'une sorcière, qu'il abandonna sa trois et ses enfants pour venir demeurer avec elle, et continua jusqu'à ce que sa femme, avertie du maléfice, l'étant venue trouver, fureta si exactement dans la maison de la sorcière qu'elle découvrit sous son lit le sortilège, qui était un crapaud enfermé dans un pot, ayant les veux cousus et bouchés, lequel elle prit, et lui ayant ouvert les yeux, elle le fit brûler. Aussitôt l'amour et l'affection qu'il avait autrefois pour sa femme et ses enfants revinrent tout à coup dans la mémoire du jeune homme, qui s'en retourna chez lui honteux et repentant, et passa dans de bons sentiments le reste de ses jours. »
De L'Ancre cite d'autres exemples bizarres des effets de ce charme, comme des époux qui se détestaient de près et qui se chérissaient de loin. Ce sont de ces choses qui se voient aussi de nos jours, sans qu'on pense à y trouver du maléfice.
Le P. Lebrun ne semble pas croire aux noueurs d'aiguillette. Cependant il rapporte le trait de l'abbé Guilbert de Nogent, qui raconte que son père et sa mère avaient eu l'aiguillette nouée pendant sept ans, et qu'après cet intervalle pénible une vieille femme rompit le maléfice et leur rendit l'usage du mariage.
Nous le répétons, la peur de ce mal, qui n'a guère pu exister que dans les imaginations faibles, était autrefois très répandue. Personne aujourd'hui ne s'en plaint.

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