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La croyance relative à Vision



Quelques exemples de visions

Il y a plusieurs sortes de visions, qui la plupart ont leur siège dans l'imagination ébranlée. Aristote parle d'un fou qui demeurait tout le jour au théâtre quoiqu'il n'y eût personne. Et là, il frappait des mains et riait de tout son cœur, comme s'il avait vu jouer la comédie la plus divertissante.
Un jeune homme, d'une innocence et d'une pureté de vie extraordinaires, étant venu à mourir à l'âge de 22 ans, une vertueuse veuve vit en songe plusieurs serviteurs de Dieu qui ornaient un palais magnifique. Elle demanda pour qui on le préparait. On lui dit que c'était pour le jeune homme qui était mort la veille. Elle vit ensuite, dans ce palais, un vieillard vêtu de blanc, qui ordonna à deux de ses gens de tirer ce jeune homme du tombeau et de l'amener au ciel. Trois jours après la mort du jeune homme, son père, qui se nommait Armène, s'étant retiré dans un monastère, le fils apparut à l'un des moines, et lui dit que Dieu l'avait reçu au nombre des bienheureux, et qu'il l'envoyait chercher son père. Armène mourut le quatrième jour.
Voici des traits d'un autre genre. Torquemada conte qu'un grand seigneur espagnol, sorti un jour pour aller à la chasse sur une de ses terres, fut fort étonné lorsque, se croyant seul, il s'entendit appeler par son nom. La voix ne lui était pas inconnue. Mais comme il ne paraissait pas empressé, il fut appelé une seconde fois, et reconnut distinctement l'organe de son père, décédé depuis peu. Malgré sa peur, il ne laissa pas d'avancer. Quel fut son étonnement de voir une grande caverne, ou espèce d'abîme, dans laquelle était une longue échelle. Le spectre de son père se montra sur les premiers échelons, et lui dit que Dieu avait permis qu'il lui apparût, afin de l'instruire de ce qu'il devait faire pour son propre salut et pour la délivrance de celui qui lui parlait, aussi bien que pour celle de son grand-père qui était quelques échelons plus bas; que la justice divine les punissait et les retiendrait jusqu'à ce qu'on eût restitué un héritage usurpé par ses aïeux; qu'il eût à le faire incessamment, qu'autrement sa place était déjà marquée dans ce lieu de souffrance. A. peine ce discours eut-il été prononcé, que le spectre et l'échelle disparurent, et l'ouverture de la caverne se referma. Alors la frayeur l'emporta sur l'imagination du chasseur. Il retourna chez lui, rendit l'héritage, laissa à son fils ses autres biens, et se retira dons un monastère, où il passa le reste de sa vie. »


Les visions de seconde vue

Il y a des visions qui tiennent un peu à ce que les Écossais appellent la seconde vue. Boaistuau raconte ce qui suit:
« Une trois enchanteresse, qui vivait à Pavie du temps du règne de Léonicellus, avait cet avantage qu'il ne se pouvait faire rien de mal à Pavie, sans qu'elle le découvrît par son artifice, en sorte que la renommée des merveilles qu'elle faisait par l'art des diables lui attirait tous les seigneurs et philosophes de l'Italie. Il y avait, en ce temps, un philosophe à qui l'on ne pouvait persuader d'aller voir cette femme, lorsque, vaincu par les sollicitations de quelques magistrats de la ville, il s'y rendit.
Arrivé devant cet organe de Satan, afin de ne demeurer muet, et pour la sonder au vif, il la pria de lui dire, à son avis, lequel de tous les vers de Virgile était le meilleur. La vieille, sans rêver, lui répondit aussitôt: « Discite justitiam moniti et non temnere divos. Voilà, ajouta-t-elle, le plus digne vers que Virgile ait fait : va-t'en et ne reviens plus pour me tenter. »
Ce pauvre philosophe et ceux qui l'accompagnaient s'en retournèrent sans aucune réplique, et ne furent en leur vie plus étonnés d'une si docte réponse, attendu qu'ils savaient tous qu'elle n'avait en sa vie appris ni à lire ni à écrire...


Les visions liées à l'absorption d'un poison

Il y a encore quelques visions qui proviennent d'avoir mangé du venin ou poison, comme Pline et Édouardus enseignent de ceux qui mangent la cervelle d'un ours, ^ laquelle dévorée, on se croit transformé en ours. Ce qui est advenu à un gentilhomme espagnol à qui on en fit manger, et il errait dans les montagnes pensant être changé en ours.


Les visions artificielles

Il reste, pour mettre ici foules espèces de-visions, de traiter des visions artificielles, lesquelles, ordonnées et bâties par certains secrets et mystères des hommes engendrent la terreur, en ceux qui les contemplent. Il s'en est trouvé qui ont mis des chandelles dans des têtes de morts, pour épouvanter le peuple, et d'autres qui ont attaché des chandelles de cire allumées sur des coques de tortues et limaces, puis les mettaient dans les cimetières la nuit, afin que le vulgaire, voyant ces animaux se mouvoir de loin avec leurs flammes, fût induit à croire que c'étaient les esprits des morts.
Il y a encore certaines visions diaboliques qui se sont faites avec des chandelles composées de suif humain. Et pendant qu'elles étaient allumées de nuit, les pauvres gens demeuraient si bien charmés qu'on dérobait leur bien devant eux sans qu'ils sussent se mouvoir de leurs lits. Mais Dieu, qui ne laisse rien impuni, a permis que ces voleurs fussent appréhendés.


L'extraordinaire vision du moine Alfus

Transcrivons maintenant une singulière légende, qui a été publiée en France et répétée par plusieurs journaux:
Avant que Luther fût venu prêcher sa désastreuse reforme, on voyait des monastères au penchant de toutes les collines de l'Allemagne. C'étaient de grands édifices à l'aspect paisible, avec un clocher frêle qui s'élevait du milieu des bois et autour duquel voltigeaient des palombes. Là vivaient des hommes qui n'occupaient leur esprit que des choses du ciel.
A Olmutz, il en était un que l'on citait dans la contrée pour sa piété et son instruction. C'était un homme simple, comme tous ceux qui savent beaucoup, car la science est semblable à la mer: plus on s'y avance, plus l'horizon devint large, et plus on se sent petit. Frère Alfus, après avoir ridé son front et blanchi ses cheveux dans la recherche de démonstrations inutiles, avait appelé à son secours la foi des petits enfants. Puis, confiant sa vie à la prière, comme à une ancre de miséricorde, il l'avait laissée se balancer doucement au roulis des pures amours et des célestes espérances.
Cependant de mauvaises rafales agitaient encore par instants le saint navire. Par instants les tentations de l'intelligence revenaient, et la raison interrogeait la foi avec orgueil. Alors frère Alfus devenait triste. De grands nuages voilaient pour lui le soleil'intérieur. Son cœur avait froid. Errant dans les campagnes, il s'asseyait sur la mousse des rochers, s'arrêtait sous l'écume des torrents, marchait parmi les murmures de la forêt. Mais il interrogeait vainement la nature. A toutes ses demandes, les montagnes, les flots et les feuilles ne lui répondaient qu'un seul mot: Dieu!
Frère Alfus était sorti victorieux de beaucoup de ces crises. Chaque fois il s'était affermi dans ses croyances, car la tentation est la gymnastique de la conscience: quand elle ne la brise point, elle la fortifie. Mais depuis quelque temps une inquiétude plus poignante s'était emparée du frère. Il avait remarqué, souvent que tout ce qui est beau perd son charme par le long usage, que l'œil se fatigue du plus merveilleux paysage, l'oreille de la plus douce voix, et il s'était demandé comment nous pourrions trouver, même dans les cieux, un aliment de joie éternelle. Que deviendrait la mobilité de notre âme au milieu de magnificences sans terme? L'éternité!... quel mot pour mie créature qui ne connaît d'autre loi que celle de la diversité et du changement! Ô mon Dieu! plus de passé ni d'avenir, plus de souvenirs ni d'espérances! L'éternité! l'éternité!... Ô mot qui fais pleurer sur la terre, que peux-tu donc signifier dans le ciel?
Ainsi pensait frère Alfus, et ses incertitudes étaient grandes. Un matin, il sortit du monastère avant le lever des frères et descendit dans la vallée. La campagne, encore toute moite de rosée, s'épanouissait aux premiers rayons de l'aube. Alfus suivait lentement les sentiers ombreux de la colline. Les oiseaux, qui venaient de s'éveiller, couraient dans les aubépines, secouant sur sa tête chauve une pluie de rosée, et quelques papillons encore à demi endormis voltigeaient nonchalamment au soleil pour sécher leurs ailes. Alfus s'arrêta à regarder la campagne qui s'étendait sous ses yeux. Il se rappela combien elle lui avait semblé belle la première fois qu'il l'avait vue, et avec quelle ivresse il avait pensé à y finir ses jours. C'est que pour lui, pauvre enfant des villes accoutumé aux ruelles sombres et aux tristes murailles des citadelles, ces fleurs, ces arbres, cet air, étaient nouveautés enivrantes. Aussi la douce année qu'avait été l'année de son noviciat! que de longues courses dans les vallées! que de découvertes charmantes! ruisseaux chantant parmi les glaïeuls, clairières habitées par le rossignol, églantines roses, fraisières des bois, oh! quel bonheur de vous trouver une première fois! Quelle joie de marcher par des sentiers inconnus que voilent les ramées, de rencontrer à chaque pas une source où l'on n'a point encore bu, une mousse que l'on n'a point encore foulée!
Mais, hélas! ces plaisirs eux-mêmes durent peu. Bientôt vous avez parcouru toutes les routes de la forêt, vous avez entendu tous ses oiseaux, vous avez cueilli de toutes ses fleurs, et alors, adieu aux beautés de la campagne, à ses harmonies. L'habitude qui descend comme un voile entre vous et la création vous rend aveugle et sourd.
Hélas! frère Alfus en était là, semblable à ces hommes qui, après avoir abusé des liqueurs les plus enivrantes, n'en sentent plus la puissance, il regardait avec indifférence le spectacle naguère si ravissant à ses yeux. Quelles beautés célestes pourraient donc occuper éternellement cette âme que les œuvres de Dieu sur la terre n'avaient pu charmer qu'un instant? Tout en se proposant à lui-même cette question, Alfus s'était enfoncé dans la vallée. La tête penchée sur sa poitrine et les bras pendants, il allait toujours sans rien voir, franchissant les ruisseaux, les bois, les collines. Déjà le clocher du monastère avait disparu. Olmutz s'était enfoncé dans les brumes avec ses églises et ses fortifications. Les montagnes elles-mêmes ne se montraient plus à l'horizon que comme des nuages. Tout à coup le moine s'arrêta, il était à l'entrée d'une grande forêt qui se déroulait à perle de vue, comme un océan de verdure. Mille rumeurs charmantes bourdonnaient, à l'entour, et une brise odorante soupirait dans les feuilles. Après avoir plongé son regard étonné dans la molle obscurité des bois, Alfus y entra en hésitant, et comme s'il eût craint de faire quelque chose de défendu. Mais à mesure qu'il marchait, la forêt devenait plus grande. Il trouvait des arbres chargés de fleurs, qui exhalaient un parfum inconnu. Ce parfum n'avait rien d'enivrant comme ceux de la terre. On eût dit une sorte d'émanation morale qui embaumait l'âme. C'était quelque chose de fortifiant et de délicieux à la fois, comme la vue d'une bonne action, ou comme l'approche d'un homme dévoué que l'on aime. Bientôt Alfus entendit une harmonie qui remplissait la forêt. Il avança encore, et il aperçut de loin une clairière tout éblouissante, d'une lumière merveilleuse. Ce qui le frappa surtout d'étonnement, c'est que le parfum, la mélodie et la lumière ne semblent former qu'une même chose: tout se communiquait à lui par une seule perception, comme s'il eût cessé d'avoir des sens distincts, et comme s'il ne lui fût resté qu'une âme.
Cependant il était arrivé près de la clairière et s'était assis pour mieux jouir de ces merveilles, quand tout à coup une voix se fait entendre, mais une voix telle que ni le bruit, des rames sûr le lac, ni la brise riant dans les saules, ni le souffle d'un enfant qui dort, n'auraient pu donner une idée de sa douceur. Ce que l'eau, la terre et le ciel ont de murmures enchanteurs, ce que les langues et les musiques humaines ont de séductions semblait s'être fondu dans cette voix. Ce n'était point un chant, et cependant on eût dit des flots de mélodie. Ce n'était point un langage, et cependant la voix parlait! Science, poésie, sagesse, tout était en elle. Pareille à un souffle céleste, elle enlevait l'âme et la faisait onduler dans je ne sais quelle région ignorée. En l'écoutant, on savait tout, on sentait tout. Et comme le monde de la pensée qu'elle embrassait en entier est infini dans ses secrets, la voix toujours unique était pourtant toujours variée. L'on eût pu l'entendre pendant des siècles sans la trouver moins nouvelle. Plus Alfus l'écoutait, plus il sentait grandir sa joie intérieure. Il semblait qu'il y découvrait à chaque instant quelques mystères ineffables. C'était comme un horizon des Alpes à l'heure où les brouillards se lèvent et dévoilent tour à tour les lacs, les vals et les glaciers.
Mais enfin la lumière qui illuminait la forêt s'obscurcit, un long murmure retentit sous les arbres et la voix se tut. Alfus demeura quelque temps immobile, comme s'il fût sorti d'un sommeil enchanté. Il regarda d'abord autour de lui avec stupeur, puis voulut se lever pour reprendre sa route. Mais ses pieds étaient engourdis, ses membres avaient perdu leur agilité. Il parcourut avec peine le sentier par lequel il était venu, et se trouva bientôt hors du bois.
Alors il chercha le chemin du monastère. Ayant cru le reconnaître, il hâta le pas, car la nuit allait venir. Mais sa surprise augmentait à mesure qu'il avançait davantage: on eût dit que tout, avait été changé dans la campagne depuis sa sortie du couvent. Là où il avait vu les arbres naissants, s'élevaient maintenant des chênes séculaires. Il chercha sur la rivière un petit pont de bois tapissé de ronces, qu'il avait coutume de traverser: il n'existait plus, et à sa place s'élançait une solide arche de pierre. En passant près d'un étang, des femmes qui faisaient sécher leurs toiles sur les sureaux fleuris, s'interrompirent pour le voir et se dirent entre elles:
« — Voici un vieillard qui porte la robe des moines d'Ohmutz. Nous connaissons tous les frères, et cependant nous n'avons jamais vu celui-là.
— Ces femmes sont folles » se dit Alfus, et il passa outre.
Cependant il commençait à s'inquiéter, lorsque le clocher du couvent se montra dans les feuilles. Il pressa le pas, gravit le petit sentier, tourna la prairie et s'élança vers le seuil. Mais, ô surprise! la porte n'était plus à sa place accoutumée! Alfus leva les yeux et demeura immobile de stupeur. Le monastère d'Olmutz avait changé d'aspect. L'enceinte était plus grande, les édifices plus nombreux, un platane qu'il avait planté lui-même près de la chapelle quelques jours auparavant, couvrait maintenant l'asile saint de son large feuillage. Le moine, hors de lui, se dirigea vers la nouvelle entrée et sonna doucement: ce n'était plus la même cloche argentine dont il connaissait le son. Un jeune frère gardien vint ouvrir.
« — Que s'est-il donc passé? demanda Alfus. Antoine n'est-il plus le portier du couvent?
— Je ne connais point Antoine » répondit le frère.
Alfus porta les mains à son front avec épouvante. « Suis-je devenu fou? dit-il. N'est-ce point ici le monastère d'Olmutz, d'où je suis parti ce matin? » Le jeune moine le regarda. « Voilà cinq années que je suis portier, répondit-il, et je ne vous connais pas. » Alfus promena autour de lui des yeux égarés. Plusieurs moines parcouraient les cloîtres. Il les appela, mais nul ne répondit aux noms qu'il prononçait. Il courut à eux pour regarder leurs visages, il n'en connaissait aucun. « Y a-t-il ici quelque grand miracle de Dieu? s'écria-t-il. Au nom du ciel, mes frères, regardez-moi. Aucun de vous ne m'a-t-il déjà vu? N'y a-t-il personne qui connaisse le frère Alfus? » Tous le regardèrent avec étonnement.
« Alfus! dit enfin le plus vieux, oui, il y eut autrefois à Olmutz un moine de ce nom. Je l'ai entendu dire à mes anciens. C'était un homme savant et rêveur qui aimait la solitude. Un jour il descendit dans la vallée, on le vît se perdre au loin derrière les bois, puis on l'attendit vainement, on ne sut jamais ce que frère Alfus était devenu. Depuis ce temps, il s'est écoulé un siècle entier. »
A ces mots, Alfus jeta un grand cri, car il avait tout compris. Il se laissa tomber à genoux sur la terre, et joignant les mains avec ferveur: « Ô mon Dieu, dit-il, vous avez voulu me prouver combien j'étais insensé en comparant les joies de la terre à celles du ciel. Un siècle s'est écoulé pour moi comme un seul jour à entendre votre voix. Je comprends maintenant le paradis et ses joies éternelles. Soyez béni, ô mon Dieu! et pardonnez à votre indigne serviteur. » Après avoir parlé ainsi, frère Alfus étendit les bras, embrassa la terre et mourut.
L'histoire du moine Alfus fait partie d'un des ouvrages de Schubert, l'un des écrivains les plus populaires de l'Allemagne. Elle est dans le livre De l'ancien et du nouveau. Son titre est l'Oiseau du Paradis.

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